L'Effleur du Vide

Un jour sans fin

Les jours sont de plus en plus longs, bientôt arrive le solstice. Alors que tous sont déjà chez eux car leurs aiguilles les pressent de se coucher, le soleil descend calmement. Il profite de se faire enfin admirer aujourd'hui, des nuages l'ont éclipsé jusqu'à cette heure. Il les éclaire par en-dessous, pour les sécher après qu'ils se soient déversés comme les éponges trop pleines qu'ils sont pour leur couche atmosphérique. Ils rougeoient, flamboient. De véritables résistances célestes, bouillonnantes d'électricité statique.

Dans cette bande de ciel bleu à l'ouest, il reste en suspens. Comme j'aimerais qu'il reste en suspens. Juste là. Assez lumineux pour ne pas avoir peur de la nuit sans lune. Trop faible pour qu'on ne puisse le regarder droit dans l’œil. Tout est noyé dans ce sépia solaire, même les ombres se colorent d'un ocre noir. Sous lui, les montagnes ne sont plus bleues mais vert sombre, le vert des forêts des possibles, du silence assourdissant de la vie nocturne qui sent son heure poindre, du sol meuble qui sonne comme un tambour. L'odeur de l'humus et des épines tombées se raffine en pétrole opiacé. Un vent frais mais encore lourd de tiédeur se glisse entre nos doigts pour se laisser attraper.

Je veux y marcher, suivre ce phare à travers ces colonnes qui ne soutiennent rien d'autre qu'elles, voir sa lumière se découper à travers les troncs des chênes, des sapins et des bouleaux. Franchir une crête et voir ce nouvel horizon qui s'étend un peu plus loin que le précédent, où le soleil brillera quelques minutes de plus.

S'il pouvait rester en suspens. Que ce moment parfait de la nature ne s'arrête pas. Demain ne viendrait jamais. Les diurnes s'endormiraient et les nocturnes s'éveilleraient pour toujours, et toujours ne serait qu'un instant. Le dernier instant. Et je voudrais juste marcher dans ce monde, tout enivré de sommeil et baigné de doux carmin.

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Libertad

Il y a toujours des moments où on a envie de tout lâcher, ou de faire quelque chose de fou, d'incongru. Des moment où l'on se pose, le regard profondément ancré dans le vide des possibles qui s'étend devant nous. Et au-delà de l'attrait que ces idées peuvent avoir, se pose toujours au final la question fatidique et souvent létale pour lesdites idées: est-ce que je peux le faire? La question est à double sens: est-ce que j'ai les capacités matérielles, intellectuelles, mentales de le faire? Dans un sens, c'est la question facile, avec un peu d'esprit critique et d'analyse, on sait vite si l'on a les moyens ou pas de ses ambitions. L'autre sens problématique, c'est: Est-ce que j'ai l'autorisation de le faire? Je ne parle pas d'une autorisation légale ou quoi que cela, cela rentre dans les moyens. La bonne formulation serait plutôt: est-ce que je m'autorise à le faire?

Je pense que cette question supplante la première. Je vais prendre un cas extrême pour illustrer au mieux ce que je veux dire: techniquement, rien ne m'empêche de pousser quelqu'un juste sous le métro. C'est bien sûr en temps normal ma conscience de l'autre, mon empathie, ou à défaut, ma peur des conséquences néfastes pour moi qui retiennent mon geste. Et si je jetais à terre ma conscience d'un monde dont la réalité n'a jamais été indubitable? Si je foulais du pied le respect que chacun doit à l'autre? Si je décidais d'être un franc-tireur assumant ses actes mais ne reconnaissant pas d'autorité autre que sa propre volonté? A chaque instant, pour chaque décision aussi infime soit-elle, nous voyons devant nous une multitude d'embranchements. Et par des automatismes guidés aussi bien par le pragmatisme que par les contraintes physique, morales et sociales, nous en condamnons en un clin d'oeil une grande majorité pour ne retenir que celles qui nous semblent possibles.

On dit que l'on est définit par les choix que nous faisons. Mais avant cela, nous sommes définis par les choix que nous nous laissons. Je reprends mon cas extrême: admettons que finalement, je ne pousse pas sous le métro la personne devant moi. Mon voisin quant à lui n'a jamais été effleuré par cette pensée meurtrière gratuite. Pour autant, dans les faits, nous avons agi de même puisque personne n'est mort. Le fait de ne pas accomplir une action est une action en soit puisqu'il résulte d'un choix. Le champ de mes possibles est donc aussi important dans ce que je suis que la possibilité que j'exécute.

La liberté de moyen et la liberté de volonté (je ne trouve pas le terme satisfaisant mais je n'en vois pas d'autre sur le moment) sont donc à différencier. Elles sont liées bien sûr, il est certain d'un individu intelligent ayant des moyens matériels conséquents aura un champ de possibilité beaucoup plus étendu qu'un autre à qui l'assurance fait défaut et qui finit ses fins de mois dans le rouge. Cependant, je ne pense pas dans l'important soit l'étendue de ce champ, mais les coupes que nous y faisons. Car quand on commence à y regarder de façon objective, froide et chirurgicale, ces coupes sont énormes. La vraie liberté serait donc d'avoir constamment son champ entier disponible.

Mais en allant encore plus loin, il faut voir ce champ de façon dynamique, le résultat d'un incessant feedback. Il ne s'agit pas d'un nouveau champ à chaque micro-embranchement de notre existence, mais d'un seul en perpétuel mutation, résultat des événements et de ce qu'il était l'instant d'avant. Un être totalement libre ne serait pas viable, puisqu'il aurait un probabilité continue de faire un choix qui le mènerait à sa perte. Il s'agirait d'une espèce de machine chaotique, sans réelle structure ou individualité, qui peut s'éteindre ou exploser à tout moment sans raison. Ces restrictions, au-delà de nous définir, nous maintiennent en vie.

Un champ de blé sous un soleil d'été. Il ondule sous le vent du monde, se plie et s'ombre, s'irise et se polarise.
C'est un pavé d'or quand rien ne le touche.
La moisson est venue, c'est juste un are mort.

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Homeopatik-man

En ce moment, j'ai l'envie impérieuse de me noyer dans quelque chose qui me ferai tout oublier. Ma tendance naturelle serait de me réfugier dans le sommeil, une léthargie amorphe. Mais si alors je deviens intouchable pour le monde réel, mes angoisses profondes en profitent pour faire surface et tourner en rond dans ma tête dans un joyeux manège de panique, de rêveries glauques et autres joyeusetés auto-infligées. Pas la meilleure solution donc pour se reposer l'esprit, faire le vide pour mieux rebondir et faire quelque chose de sa vie.

Alors le meilleur moyen que j'ai trouvé est de prendre ma voiture et d'aller rouler en forêt. J'ai la chance d'avoir les monts du Lyonnais à portée, avec ses très belles forêts et ses panoramas dégagés. Je me trouve un coin tranquille où je peux m'asseoir et là, avec seulement le bruit du vent dans les feuillages au-dessus de moi, la sensation de la terre meuble qui s'enfonce imperceptiblement sous mes pas, l'odeur du végétal et le murmure lointain de l'activité humaine rurale, j'ai enfin l'impression de pouvoir respirer correctement, sans ce carcan qui me bloque les poumons et qui me donne l'impression de ne prendre que la quantité minimale vitale d'oxygène dans l'air autour de moi.

Et quand je regarde ce paysage qui me permets parfois de deviner les silhouettes des Alpes, je me demande si nous sommes faits pour ça, pour un si grand monde. Sans même considérer les étendues infinies et non-euclidiennes de l'Univers, rien que notre planète est d'une immensité démesurée comparée à notre échelle humaine limitée au mètre. Ce que je vois de ce point de vue, ce n'est qu'une infime partie de notre monde, et pourtant déjà il m'aspire, m'écrase, me dilue, un simple grain de sucre dans une citerne de café. On dit que le monde est devenue plus petit, on peut aller à son autre extrémité en moins d'une journée. Mais peut-être est-ce juste que l'on veux oublier à quelle point nous sommes minuscules, insignifiants.

Cette perte de soi dans une vue plongeante, c'est ce que je recherche. Je veux que le monde soit immense, tellement que jamais un être humain ne peux en avoir réellement conscience, tellement que la seule connaissance que je veux sentir irradier au plus profond de moi, c'est que je ne peux rien faire d'autre que laisser mon être y flotter, pendu à mon regard comme à une potence. Parce que j'ai le sentiment que plus je m'y diluerai, plus je saurai me retrouver, me reconstituer, plus stable car imprégner de cet océan qui me tétanise et me fascine par sa vacuité pourtant tellement emplie de choses. Je deviens homéopathique dans un sens: plus je me dilue, plus je deviens efficace.

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Et si...

... pour une fois, je ne racontais rien. C'est vrai, je débarque sur mon blog et j'ouvre la page pour écrire bien que je n'ai absolument aucune idée de ce que je vais bien pouvoir écrire. Parce qu'après tout, il y a des jours où on a rien à dire, où ce qu'il se passe dans le monde nous indiffère, ou tout bêtement est pris de façon tellement objective qu'on a pas vraiment d'avis sur la question, le fait est intégré et puis voilà.

Ca me rappelle l'émission "Mots croisés" d'hier soir, où en parlant des hommes politiques, je-sais-plus-qui disait qu'un politique, en campagne présidentielle qui plus est, se doit d'avoir un avis sur tout et n'importe quoi pour pouvoir répondre à tout le monde. Dans un sens, c'est normal, puisqu'un président est censé pouvoir coordonner les différents aspects de la vie de son état. En même temps, c'est aussi à cela que sert un gouvernement composé de ministres spécialisés: avoir des opinions plus justes, plus critiques et judicieux sur leurs domaines. Le président donnerait alors une sorte de ligne de conduite, une direction à suivre plutôt que les moyens à adopter. Parce qu'au final, n'est-il pas dangereux d'avoir un avis sur des choses pour lesquelles nous ne sommes pas compétent?

Bien sûr, cela est dangereux quand ledit avis peut mener à des décisions importantes. Que chacun ait sa petite idée sur tout et n'importe quoi importe peu au final, puisque de toute façon ça n'a d'incidence que sur notre propre vie privée.

Mais poussons le raisonnement à l'extrême, ce qui mène à quelque chose de fasciste. Etant dans une démocratie, le peuple élit ses représentants qui va donc gérer l'état à leur place. Si l'on remonte à la source donc, une idée appliquée l'est par le bon vouloir et la décision du peuple, de la somme de tous ses individus. Prenons un exemple qui fait rage actuellement, le nucléaire. De façon purement objective, quel pourcentage de la population a un avis judicieux et pertinent sur le sujet? Disons un chiffre au hasard, 11%. Je ne considère pas ici la nature de l'idée, qu'elle soit pro ou anti-nucléaire, je considère seulement le fait que cette opinion soit éclairée et issue d'un raisonnement intellectuel rationnel, construit autour de réelles connaissances techniques, sociales, économique, politique, etc... A partir de là, 89% de la population ne sont ainsi pas habilités à participer au débat, puisque leur avis ne découle que de ouï-dires, de sources secondaires dont l'objectivité n'est pas prouvée, etc...Si l'on étend cela à la gestion d'un état avec les innombrables sujets complexes que cela implique, quel pourcentage de la population est encore "apte" à prendre des décisions? Je crois qu'on tombe facilement sous les 1%.

En partant d'un principe démocratique auquel on applique une sélection de vote pourtant basée sur une idée visant à rendre les décisions les plus efficaces et justes possibles, on arrive à une oligarchie technocrate. Si encore les quelques individus au pouvoir étaient foncièrement bons et pensaient à leurs responsabilités envers leurs compatriotes, on pourrait dire que ce système pourrait fonctionner puisqu'il met chacun à la place où il est le plus efficace. Le problème, c'est que l'être humain est profondément mauvais, ce qui a mené à la ruine (et bien au-delà) des utopies comme le communisme.

Il y a aussi un autre problème que j'avais déjà vu soulevé ailleurs, à propos d'un discours de Socrate ou Platon il me semble. Celui-ci disait, dans cette même optique, que pour gérer un état, il faudrait mettre à sa tête l'individu le plus sage. Dit comme ça, ça semble intéressant, mais le problème était: qui peut déterminer qui est le plus sage? Est-ce que quelqu'un désigné comme le plus sage par ses pairs, donc moins sages que lui, est réellement le plus sage? Dans ce raisonnement, la véritable sagesse d'un individu ne peut être déterminée que par un autre plus sage que lui. mais dans ce cas, c'est à cet autre que revient le pouvoir, puisqu'il est plus sage. Mais si personne n'est plus sage que lui, qui peut le légitimer en tant que plus sage? Le seul moyen de sortir de cela est de nommer quelqu'un qui n'est pas le plus sage. Le système est donc b(i)aisé dès le départ.

Au final, il y a un équilibre à trouver entre le bien commun d'une masse non spécialisée et l'efficience d'un état. Je ne sais pas si c'est une bonne conclusion à tout cela, c'est sorti vraiment au fur et à mesure, j'avais déjà vaguement réfléchi sur ce propos, mais jamais à ce point. Comme quoi même quand on a rien à raconter, ça peut mener à quelque chose, du moment qu'on ne parle pas pour rien dire.

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Le sac plastique de la révélation

Comment on peut savoir où on en est dans sa vie? Est-ce qu'il y a parfois des panneaux indicateurs qui indiquent un danger dans quelques kilomètres? Ou qu'un embranchement important est imminent?

Je suis profondément agnostique, mais pas athée pour autant. Ne serait-ce que par doute scientifique: en effet, il n'y a pas de preuves de... quelque chose au-dessus ou au-delà du monde, mais il n'y a pas de preuves de son inexistence. Je reprends un peu le pari de Pascal à mon compte. J'ai une vision panthéiste de la chose, je le vois comme une sorte de volonté informulée et par là même indicible. Ca se rapproche du voile de Maya dans un sens, quelque chose qu'on ne peut voir que si on regarde correctement, sans que le comment soit réellement déterminé, ou de la chose en soi de Schopenhauer. Bref, tout ça pour dire que cette vision associée à mon agnosie poussée fait que je ne suis pas de ces gens qui voient des signes explicites dans le monde autour d'eux, même si l'idée est très attrayante par son hermétisme.

C'est quelque chose de plus personnel. Une sorte d'épiphanie, ou d'anamnèse, juste en regardant voler un sac plastique, en voyant une vue plongeante sur une ville anonyme, en sentant le contact de ses propres doigts dans la paume. Ca vient de l'extérieur, mais l'être entier en résonne, subtilement, imperceptiblement. Cela n'a pas vraiment de sens en soi, mais soudain il y a un déclic dans la tête, un pincement dans le coeur. C'est peut-être tout simplement de la mélancolie

Mais là, je me sens paumé. Pas de déclics. Je vis, réagis, m'entretiens comme je peux, mais je n'arrive pas à avancer. Et ça me frustre de me dire qu'après toutes ces années, je n'ai toujours pas atteint la chose en moi qui est ce que je suis. Celle qui ne fait peut-être pas les bonnes choses, mais en tout cas qui mènent quelque part sans regrets. C'est peut-être ça ces déclics: les loquets et les cadenas qui pètent, qui la laissent grappiller quelques acres de liberté sur le champ des possibles face aux angoisses irraisonnées du monde extérieur.

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